"J’ai merd√©"

Temps de lecture : 9 minutes

Aujourd’hui, je t’√©cris un article tr√®s personnel √† propos de mon pass√©, des b√™tises que j’ai pu faire, de mes erreurs, et des le√ßons que j’en tire. Parce que oui, m√™me si je suis une grande bavarde, je ne vais pas raconter une partie d√©licate de ma vie sans qu’il n’y ait une le√ßon √† en tirer.

“J’ai merd√©”.

Il y a quelques ann√©es, je devais avoir 19-20 ans. Fragile, dans un couple malsain, avec un rapport tr√®s sp√©cial √† la sexualit√©, et sans aucune confiance en moi. J’√©tais consid√©r√©e comme une gamine, comme une merdeuse, tout simplement. J’√©tais en situation de mal-√™tre, j’avais besoin de m’affirmer, mais c’√©tait impossible avec le bourreau qui me servait de mec √† cette √©poque.

√Ä ce moment l√†, j’√©tais aussi cette camgirl influen√ßable, qui essayait de s’imposer, tout en √©tant une vraie praline. Une image mi coquine/mi enfant, en somme. J’√©tais comme √† la p√©riode de cet article. L’exact oppos√© de ce que je suis aujourd’hui.

J’avais une amie, rencontr√©e sur le net, que je connaissais aussi IRL. Je passais souvent des week-ends chez elle et son compagnon, √† environ 2h de train de chez moi et mon ex. Je m’y √©vadais le temps de deux ou trois jours avant de revenir √† la r√©alit√©. Cette amie √©tait la grande soeur que je n’ai jamais eue, et je m’entendais aussi tr√®s bien avec son mec. Il m’intimidait de part son m√©tier (que je ne citerai pas, mais qui aura toutefois de l’importance je pense), mais je le trouvais dr√īle et gentil.

Nous appellerons mon amie Camille, et son mec Bernard. (Ne me demandez pas pourquoi, ce sont des noms qui me sont venus totalement au hasard).

C’est lors d’un week-end chez eux que tout a bascul√©.

Le début des problèmes.

Je dormais dans leur salon et Bernard a commenc√© √† me regarder, sans que Camille ni moi on ne s’en aper√ßoive. Il a ensuite commenc√© √† discuter avec moi sur MSN, sans se cacher de Camille: confiance et bienveillance √©taient au rendez-vous, nous n’√©tions que des amis.

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Photo de J√ČSHOOTS sur Pexels.com

Et l√†, de mani√®re tr√®s insidieuse, le malaise a commenc√© √† appara√ģtre. Bernard √©tait tr√®s agr√©able, toujours √† √™tre marrant, parfois √† faire quelques blagues os√©es, mais toujours respectueux. Il a commenc√© √† me complimenter, √† me parler de lui‚Ķ et √† me demander des conseils, √† moi, en tant que camgirl, pour l’aider √† prendre confiance en lui et √† mieux accepter ses complexes.

Je suis tomb√©e dans le panneau. J’ai commenc√© √† m’attacher, tout en √©tant dans le d√©ni. Et d√®s que j’avais un √©clair de lucidit√© et que je ne lui r√©pondais pas, parce que je trouvais que √ßa allait trop loin ou que j’√©tais g√™n√©e, il commen√ßait √† insister et √† me culpabiliser. Il avait trouv√© son filon, et j’√©tais √† sa merci, sans savoir comment m’en d√©patouiller. En parler √† Camille? J’en avais peur. Je ne voulais pas prendre le risque de briser une si belle amiti√©, et de briser un couple qui semblait se porter bien. Peut-√™tre que ce n’√©tait rien? Peut-√™tre que je me faisais des id√©es, avec mon c√īt√© toujours un peu parano? Je ne savais pas, et surtout, je ne savais pas √† qui en parler.

Il avait r√©ussi √† cr√©er chez moi une sorte d’attachement, d’addiction, mais m√™l√©e √† un √©norme sentiment de d√©go√Ľt de lui, de moi, de tout. Et quand tu n’es pas dans le truc, c’est difficile √† rationnaliser. N’importe quelle personne ext√©rieure dirait “mais c’est trop malsain, sors-toi de l√†“, mais quand tu es l√† dedans, tu as peur. Comme cette dr√īle de r√©action quand tu es sur une voie ferr√©e et que le train arrive droit sur toi: tu sais que c’est dangereux, mais tu es p√©trifi√©e et tu ne peux pas bouger.

Le point de non-retour

Et je ne sais pas comment nous y sommes arriv√©s, mais c’est arriv√©: je me suis sentie forc√©e de r√©pondre √† ses d√©sirs sexuels. Sur le coup, j’en √©tais presque excit√©e, mais toujours en √©tant terrifi√©e. Je ne savais pas si j’en avais vraiment envie, j’avais peur de dire non, j’avais peur de Bernard, de Camille, de mon mec‚Ķ et de moi. Il arrivait √† profiter de moi m√™me sous leur toit, d√®s que Camille avait le dos tourn√©. √áa allait de l’entr√©e “accidentelle” dans la salle de bains quand je prenais une douche, √† la fellation presque forc√©e quand elle allait promener le chien, ou qu’il fallait aller chercher un truc au Leclerc pour elle au travail.

Quand je suis rentr√©e chez moi, j’√©tais d√©go√Ľt√©e. D√©go√Ľt√©e de moi, de lui, et surtout, je culpabilisais √©norm√©ment. Il me relan√ßait sans cesse par messages, et √† chaque fois que je lui disais NON, il revenait √† la charge en me culpabilisant et en essayant de me faire piti√©.

Stop.

Pourquoi je ne portais pas plainte? Par peur. J’aurais pu, et m√™me j’aurais du le faire. Mais il y avait toujours cette peur de “sur le coup je ne disais pas assez explicitement non”, “elle ne s’est pas d√©battue“, “elle me pique mon mec“, “ma meuf est une salope“‚Ķ et surtout, le possible soutien de ses coll√®gues, au Bernard. Bah oui, une personne d’un m√©tier si respect√©, qui a une si bonne image, comment il pourrait faire √ßa? C’est impossible!

J’ai donc coup√© contact, petit √† petit. √Ä coups de menaces. Je n’√©tais pas fi√®re : en arr√™tant cette situation si dangereuse qui me tuait √† petit feu, je perdais cette amie qui m’avait tant aid√©e. Tant pis.

Camille? Elle s’est pos√©e tout un tas de questions. Pourquoi je ne venais plus chez eux? Pourquoi je ne prenais plus de nouvelles? Pourquoi je n’√©tais plus comme avant?

Aujourd’hui.

Les ann√©es sont pass√©es. J’avais presque oubli√© ce que m’avait fait subir Bernard. Comment parvenir √† oublier √ßa, me demanderas-tu? (Ce que je comprends aussi) Merci √† la M√©moire Traumatique. C’est une m√©moire qui n’est pas l√† pour stocker les souvenirs comme la m√©moire que tu connais normalement. Un √©v√®nement traumatique reste enregistr√© dans la partie du cerveau qui g√®re les r√©actions √©motionnelles, celle qui analyse le danger et te met en mode survie. Cette “m√©moire” ne sert pas √† sauvegarder tes souvenirs, mais √† te prot√©ger, en gros, en occultant des choses que tu as v√©cues. Mais ces souvenirs peuvent revenir √† tout moment. Et c’est ce qui est arriv√©.

J’√©tais encore nostalgique de ces bons moments avec Camille. Mais j’√©tais bien. J’avais largu√© mon ex bourreau, j’avais refait ma vie avec Monsieur X. Je n’y pensais plus, tout √ßa √©tait loin derri√®re moi, jusqu’√† un soir ou je n’arrivais pas √† dormir, il y a 6-7 mois, que je flanais sur mon t√©l√©phone, et que Bernard est r√©apparu, “pour prendre des nouvelles“. Je r√©ponds, poliment, et lui souhaite une bonne soir√©e. Mais il ne s’est pas arr√™t√© l√†, et me sort que l’ancien temps lui manque (D√©so, pas √† moi‚Ķ) et qu’il aimerait que je l’aide “√† se finir“. C’√©tait la goutte de trop.

Monsieur X est au courant de toute l’histoire. Je lui ai racont√© ce qu’il s’est pass√© quand il dormait, que je l’ai envoy√© bouler et que je l’ai bloqu√© de partout : Messenger, t√©l√©phone, WhatsApp‚Ķ Tout ce que je pouvais. Ce morceau de conversation avait r√©veill√© en moi toute la souffrance de cette √©poque, et j’ai pass√© les deux nuits suivants compl√®tement malade de stress, d’anxi√©t√©, de culpabilit√©‚Ķ Franchement, ce n’√©tait pas beau du tout √† voir.

J’ai eu envie de le punir. De lui faire du mal. De me venger de tout ce que j’avais refoul√© pendant ces six ans ou j’avais la sensation d’√™tre heureuse et √©panouie, mais durant lesquelles ces souvenirs pouvaient me hanter, me faire regretter la perte de Camille, me faire me sentir comme une merde‚Ķ Et j’ai pris mon courage √† deux mains, apr√®s avoir murement r√©fl√©chi.

J’ai franchi le pas.

J’ai tout avou√© √† Camille, la peur au ventre, par message. Je lui ai tout dit. Comment Bernard a merd√©, comment je suis tomb√©e dans le panneau, pourquoi j’ai pris mes distances, pourquoi je reviens vers elle ce jour l√† pr√©cis√©ment. J’ai pr√©f√©r√© tout lui r√©v√©ler avant qu’ils ne se marient l’ann√©e prochaine, √™tre honn√™te parce que les mensonges reviennent toujours, et pour la prot√©ger m√™me si je lui ai inflig√© une douleur horrible qu’elle ne m√©ritait pas de conna√ģtre : si il a merd√© comme √ßa avec moi, il a du merder avec d’autres nanas.

√Ä ma grande surprise, je n’ai pas √©t√© insult√©e, tra√ģn√©e dans la boue, pas d’engueulade. Pas d’√©clat de voix. Elle m’a remerci√© pour ma sinc√©rit√© et elle a compris. Je ne comprendrai jamais sa sagesse, c’est une femme que j’admire. Son couple en a vraiment pris un coup et je n’en suis pas fi√®re, mais Camille est tellement extraordinaire qu’il fallait qu’elle soit au courant. Je ne pouvais pas lui mentir plus longtemps. Je voulais lui √©pargner des souffrances futures, m√™me si ce que je lui ai avou√© lui a mis une grande tarte √† travers la figure. On a discut√©, calmement. Et je ne sais pas vraiment ce qu’il se passe entre eux aujourd’hui. Et j’en souffre toujours.

Si je t’ai √©crit √ßa, c’est pour en tirer quoi?

    • Ce n’est pas parce que dans le pass√© on a pu faire des erreurs, qu’elles font ce que nous sommes. Ce que je veux dire, c’est que ce n’est pas parce que j’ai pu fricoter avec le mec d’une de mes meilleures amies, que je suis n√©cessairement aujourd’hui une briseuse de couples ou une salope. En revanche, une personne qui abuse d’une autre de cette mani√®re maladive‚Ķ c’est une autre histoire.
    • Le consentement peut √™tre vici√© par √©norm√©ment de manipulation, surtout sur une personne fragile. Sur le coup, elle pensera qu’elle √©tait consentante, mais en fait elle ne l’√©tait pas, et ce souvenir la hantera toujours.
    • La peur de d√©noncer, de porter plainte, d’en parler, de dire non‚Ķ Est bien r√©elle. Ce n’est pas parce qu’on ne dit pas non que cela veut dire oui. Et porter plainte expose √† tellement de pression‚Ķ On a peur que la police ne nous aide pas et minimise notre v√©cu, on a peur de la r√©action de l’autre, on a peur des victimes collat√©rales‚Ķ Et on a peur de soi.
    • La culpabilit√©, m√™me si je sais que je ne suis coupable de rien, est toujours l√†, m√™me 6-7 ans apr√®s. Avec toujours cette √©ternelle question: et si j’avais √©t√© capable de dire non? et si j’en avais parl√© tout de suite? et si j’avais port√© plainte? et si je n’avais rien dit et que √ßa avait continu√©?
    • La manipulation peut √™tre tellement puissante sur une personne fragile. Je me suis sentie parfois presque excit√©e, jusqu’√† redevenir d√©go√Ľt√©e dans mes moments de lucidit√©. Je n’avais aucun r√©el plaisir, et je me sentais oblig√©e mais sans l’√™tre vraiment. Je ne sais pas vraiment comment d√©crire √ßa. C’√©tait une manipulation tr√®s violente psychologiquement, mais en m√™me temps tellement douce, que quand tu es en plein dedans, tu ne peux pas saisir √† quel point c’est malsain. Tu te rends compte des choses apr√®s, tu es compl√®tement ali√©n√©e, et apr√®s tu t’en mords les doigts.
  • La prescription. Aujourd’hui, j’aurais aim√© porter plainte pour les actes sexuels que j’ai du faire. Je suis enfin pr√™te. Cependant, c’√©tait il y a 6-7 ans, donc il y a prescription. La seule petite possibilit√© serait de porter plainte par rapport √† la date ou il m’a relanc√©e en Mai dernier, et d’aller en arri√®re sur tout ce qu’il s’est pass√© quelques ann√©es avant? Inutile. Je n’ai plus aucune preuve depuis le temps. Mais si par malheur je devais subir de nouveau ce type de harc√®lement, je n’h√©siterais pas une seconde.

Les conseils que je peux te donner?

    • Au premier soup√ßon, dis clairement non, et screene absolument tout. C’est l’erreur que j’ai faite, je n’ai conserv√© aucune trace.
    • Ne te laisse pas embobiner, m√™me si c’est plus facile √† dire qu’√† faire.
    • Si jamais tu tombes dedans, ne prends pas autant de temps pour en parler : parles-en d√®s le d√©but.
    • Tu n’es pas la seule √† en souffrir. Ce man√®ge concerne tr√®s rarement seulement deux personnes. L√†, il y a eu moi, mon ex, Camille, et Bernard.
    • Ceci √©tait du harc√®lement sexuel. Si tu t’en rends compte, ou que tu te poses des questions, c’est qu’il y a un truc pas net. Une situation tout √† fait normale ne te ferait pas te poser des questions.
  • Si ton amie est en couple avec la personne qui te malm√®ne, dis lui. Vaut mieux une v√©rit√© blessante qu’un doux mensonge.

Comment réagir face au harcèlement sexuel?

Les peines encourues?

Le harc√®lement sexuel est un d√©lit punissable d’une peine de :

  • 2 ans d’emprisonnement,
  • et 30¬†000¬†‚ā¨ d’amende.

L’auteur de harc√®lement sexuel peut √©galement devoir verser des dommages-int√©r√™ts √† sa victime.

Ces peines peuvent √™tre port√©es √† 3 ans d’emprisonnement et 45¬†000¬†‚ā¨ d’amende, lorsque les faits sont commis :

    • par une personne qui abuse de l’autorit√© que lui conf√®rent ses fonctions ;
    • sur un mineur de quinze ans ;
    • sur une personne dont la particuli√®re vuln√©rabilit√©, due √† son √Ęge, √† une maladie, √† une infirmit√©, √† une d√©ficience physique ou psychique ou √† un √©tat de grossesse, est apparente ou connue de leur auteur ;
    • sur une personne dont la particuli√®re vuln√©rabilit√© ou d√©pendance r√©sultant de la pr√©carit√© de sa situation √©conomique ou sociale est apparente ou connue de leur auteur ;
    • par plusieurs personnes agissant en qualit√© d’auteur ou de complice ;
    • par l’utilisation d’un service de communication au public en ligne ou par le biais d’un support num√©rique ou √©lectronique ;
    • alors qu’un mineur √©tait pr√©sent et y a assist√© ;
  • par un ascendant ou par toute autre personne ayant sur la victime une autorit√© de droit ou de fait.

ūüíĖ Courage √† toutes ces personnes qui subissent au quotidien ūüíĖ

5 r√©flexions sur “"J’ai merd√©"”

  1. lecarnetdesplaisirs

    Je te comprends tellement ūüôŹūüŹľ√áa fait des mois que j’essaie d’√©crire un article qui traite de ce sujet mais c’est tellement difficile, je ne trouve pas les mots pour expliquer correctement ces situations. Alors bravo √† toi, cet article est parfait.

    1. Merci √† toi ‚̧ԳŹ
      Prends ton temps, ne te force pas.
      J‚Äôai mis presque 7 ans avant d‚Äô√™tre capable de poser les mots ¬ęharc√®lement sexuel¬†¬Ľ sur cette p√©riode de ma vie.

      1. lecarnetdesplaisirs

        Je me reconnais tellement l√† dedans, ce sont des mots si durs √† accepter, et puis c‚Äôest le genre de situation ¬ę¬†qui n‚Äôarrive qu‚Äôaux autres¬†¬Ľ.. sauf qu‚Äôen fait non.

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